De Taupont à Hanvec, de Californie à Menez Meur. La vie de Julien Prioux

La légende

C’est plutôt sous le surnom de Californie qu’est connu Julien Prioux. Ce surnom s’est étendu au domaine de Menez Meur, qui est appelé parfois "Menez Cali" et il n’est pas rare d’entendre dire qu’on se rend "chez Californie" quand on va à Menez Meur... Ce nom de Californie perdure : un transformateur haute tension situé sur le domaine s’appelle "California 2", de nouveaux bâtiments au sud du domaine portent le nom de "Résidence Kerkali" (Ker : hameau ou village, Kali : Californie) et un sentier d’interprétation a été baptisé « Les landes de Californie ».
 
Californie. Cela évoque la ruée vers l’or au XIXe siècle. Plusieurs histoires avec diverses variantes racontent que Julien Prioux serait parti en Californie dans des circonstances particulières et peu à son honneur. Les faits se seraient passés sur la route 164 de Landerneau à La Martyre. Conducteur de travaux dans l’entreprise de son oncle, il serait parti vers les Amériques à la ruée vers l’or grâce à la paye des ouvriers. Pour certains, il aurait même assassiné son épouse avant son départ… C’est à son retour qu’il aurait acheté le domaine de Menez Meur, bien désireux de s’y cacher, seul avec sa servante Soaz ar Braz, un peu cerbère... La Justice n’aurait jamais osé lui demander des comptes...

California 2, Poste de transformation haute tension, collection personnelle.

Le vrai du faux...

Julien Prioux a effectivement travaillé dans l’entreprise de travaux publics de son oncle, Jean Marie Gicquel, mais sur la route 165 de Pont-Croix à Audierne. Les mots qu’il a eus avec le maire de Pont-Croix - et les gendarmes diligentés par ce dernier - avaient pour origine l’opposition de ce maire aux travaux lancés par les Ponts et Chaussées sur sa commune. Condamné à six jours de prison pour injures à agents publics, il a effectué sa peine du 8 au 14 février 1850.
 
Julien Prioux est effectivement parti en Californie à la suite de cette incarcération. Une procuration générale qu’il donne à son oncle Jean Marie Gicquel pour gérer ses affaires et finances pendant son absence atteste qu’il était à Downieville sur la Yuba River. Ce document a été réalisé au Consulat de France à San Francisco.

Résidence Kerkali à Menez Meur, IGN / Géoportail.

La date de son retour n’est pas précisément connue, mais on sait qu’il est présent à Pleyber-Christ le 4 janvier 1857 au mariage de sa sœur Marie Louise. Celle-ci a choisi deux témoins : Julien et leur oncle Jean-Marie !
C’est à ce moment-là que Julien Prioux crée sa propre entreprise de travaux publics.
De 1860 à 1864 il travaille sur la route 164 de Landerneau à La Martyre. Ce chantier était suivi par l’ingénieur des Ponts et Chaussées Armand Rousseau qui a écrit plusieurs rapports dans lesquels on peut lire des avis positifs sur Julien Prioux :
« Nous reconnaîtrons de nouveau que dans le cours de son entreprise, le Sieur Prioux a toujours fait preuve d’intelligence, d’activité et de bonne volonté. L’exigüité des crédits qui lui ont été accordés ces deux dernières années l’a forcé de désorganiser en majeure partie un atelier nombreux et bien dirigé. Il le tient en suspens beaucoup plus longtemps qu’il ne devait s’y attendre1 ».
 
C’est le 3 juin 1867 que Julien Prioux achète le domaine de Menez Meur. Il est loin de s’y cacher ! Les nombreuses archives notariées jalonnent ses activités : achats de terres, baux de fermage, vente de pins, actes d’état civil dans lesquels il est témoin. Par ailleurs, la campagne est très peuplée au XIXe...
 
Une victime collatérale de cette légende se trouve être sa domestique Soaz ar Braz : il est possible que cette dame ait été désagréable, mais ce qui est certain c’est qu’elle n’était pas à son service à Menez Meur comme il est raconté.
Voici ce que nous savons d’elle : Marie Françoise Martin est née à Sizun le 30 juin 1832. En 1886 décède son mari François Le Bras, avec lequel elle exploitait un café-auberge au bourg de Sizun. Ils n’ont pas d’enfant, aussi, après ce décès, elle fait appel à sa nièce Françoise Martin et son époux Marc Crenn pour l’épauler. Au bout de cinq ans, en 1891, elle cède sa part du commerce à ses neveux. Il semble qu’elle demeure à Sizun jusqu’à son départ pour Hanvec.
Marie Françoise Le Bras est restée au service de Julien Prioux jusqu’au décès de celui-ci en 1900. Elle se retire à ce moment-là chez son frère, qui tient une ferme à Sizun.
 
Il convient de noter que plusieurs documents relatifs à Julien Prioux donnent de lui une image positive : courriers du maire de Meilars et de l’ingénieur des Ponts et Chaussées en 1849 ; courriers de l’ingénieur Armand Rousseau en 1863. Sa présence comme témoin dans les actes de naissance de quatre enfants, prénommés comme lui "Julien", le fait qu’il soit le parrain de trois d’entre eux, laissent aussi à penser qu’il était apprécié.
 
C’est là le résumé des faits que nous avons collectés sur Julien Prioux et que vous avez pu déjà découvrir par la lecture des articles précédents.
Il y a une réelle distorsion entre les informations des archives et l’histoire racontée.
Cela pose une question : comment est donc née cette rumeur et surtout pourquoi ?
 

Si un lecteur dispose d’archives donnant l’origine de cette légende, nous serions heureux qu’il nous en fasse part !

1. Archives départementales du Finistère, 2 S 105, 27 mai 1863.
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Article mis en ligne le 10 juin 2021, dernière mise à jour le 21 février 2022.