Généalogie Kerneis

1901 : Marguerite Le Moigne marie deux de ses enfants

Mariage de Jean-Marie Miorcec et de Marguerite Cann mes arrière-grands-parents...

 

Extraits d’une généalogie familiale rédigée par Jeannette Cann, arrière-petite-fille de Marguerite Le Moigne.
Jeannette a récolté de nombreux témoignages auprès de sa famille et, à l’occasion d’une cousinade au Tréhou, en a fait un livre.
L’extrait ci-dessous provient de conversations entre Jeannette et sa mère.
Les notes dans la marge sont de l’auteur.

 
Jean-Marie Miorcec et Marguerite Cann, mes arrière-grands-parents, sont frère et sœur de
Marie-Jeanne Miossec et d’Alexandre Cann.
 
 
 
 
 

[…] Ce n’est pas à ses chevaux qu’Alexandre pensait ce jour-là. Le regard de ses yeux clairs suivait le mouvement de la fourche au rythme de ses pensées. Il savait que le bazhvalan* *. Entremetteur de mariage, ainsi appelé car il se présentait muni d’un bâton de genêt.allait intervenir dans la soirée pour discuter du mariage de sa sœur Ma’harid*
*. Marguerite Louise Cann (1877-1959).
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— Les fils ainés qu’ils étaient, lui et son futur beau-frère avaient une obligation morale. Prendre la suite de l’exploitation agricole familiale. Ils n’étaient ni propriétaires, ni riches. De simples fermiers. Mais c’était la tradition. Un code d’honneur. Il était impensable que des aînés se marient pour aller vivre dans une autre famille !
Donc, sa sœur les quitterait pour habiter dans la famille de son mari. Alexandre en mesurait toutes les conséquences. […]
Donc, on ne peut pas penser que ce fut une surprise pour Marguerite Le Moigne de voir se présenter Jackou (le bazhvalan) ce soir de novembre 1900 muni de son bâton de genêt. Même si, par convention, elle se crut obligée de paraitre étonnée.
Après les salutations d’usage : « Mont a ra mat ? Distinguet* *. Vous allez bien ? Oui, très bien..., etc... »
On parla certainement du temps qu’il faisait, de l’avancement des travaux. Marguerite se sera plainte : « Les temps sont durs... ». Jusqu’à ce qu’elle s’empresse d’offrir des crêpes. C’était classique. Un genre de code. « Justement, on vient d’en faire ! La bilig* *. Plaque de fonte sans rebord servant à la confection des crêpes. est encore chaude ! »
Sortant la nappe blanche des grandes occasions, Marguerite avait certainement invité Jackou à s’asseoir. Les crêpes, la nappe, autant de signes pour faire comprendre au bazhvalan que ce qu’il va dire sera écouté avec attention.
Ah ! Si l’accueil avait été plus réservé, cela aurait signifié que l’événement n’en valait pas la peine ! Jackou serait reparti après une conversation ordinaire, banale, pour éviter une gêne de part et d’autre.
Marguerite étant veuve, c’était à son fils ainé de l’assister. Alexandre alla chercher une bouteille de cidre derrière les lits-clos* *. La rangée des lits-clos de la pièce commune n’était pas adossée au mur. On réservait un espace de 1 mètre ou plus, suivant la profondeur de la pièce, pour former un genre de ruelle qui servait de réserve, de débarras. et remplit les verres.
Il n’y avait pas de vrais problèmes à résoudre.
Marguerite Le Moigne était flattée que sa fille soit demandée en mariage par un fils ainé dont les qualités de travailleur étaient reconnues de tous.
— « Hennezh zo eur c’hi-labour »* *. Celui-là est un travailleur ! Textuellement : «Celui-là est un chien de travail !», disait-on de Jean-Marie Miorcec.
Jean-Marie Miorcec habitait tout près du bourg du Tréhou. Il vivait chez ses parents, Hervé Miossec et Maryvonne Deniel, ses frères, Pierre, Joseph, Yves, et sa sœur Marie-Jeanne.
Ils étaient fermiers, comme ceux de Leuzeureugan. Les origines des deux familles étaient à peu près les mêmes. Avec une nuance : les Cann étaient originaires du Tréhou, depuis des générations. Hervé Miossec et son épouse étaient originaires de la région de Ploudaniel, plus au nord du pays Léonard. D’abord installés à Irvillac, au lieu-dit « Pen-ar-vern ar Stum », ils exploitaient maintenant la ferme de Quillevennec. Familles de paysans honnêtes et travailleurs, les familles Cann et Miossec se reconnaissaient l’une dans l’autre. Elles avaient les mêmes joies, les mêmes espérances.
Les futurs époux étaient consentants. Il n’y avait donc pas, apparemment, de problèmes. Seulement une contrainte. Il fallait que Ma’harid quitte sa famille pour habiter chez ses beaux-parents puisqu’elle épousait le fils aîné.
Quoi de plus normal… Mais Ma’harid quittant Leuzeureugan, elle laissait sa mère seule pour assumer le travail qui, à la ferme, revenait aux femmes !
« et entre le gwellien* *. Soupe de lait écrémé, betteraves, pommes de terre et farine. des pourceaux à préparer, les vaches à traire, la soupe pour les hommes, les contraintes du ménage, de la lessive, la cuisson de la bouillie, la confection des crêpes... sans parler du beurre à baratter, de la fabrication du pain, ni du marché... où il fallait bien se rendre pour vendre les poulets, les œufs, le beurre... Et le jardin potager ! Comment une femme de mon âge pourrait-elle s’en tirer seule ! »
Marguerite Le Moigne avait pris ce ton geignard qui, depuis quelques années lui était habituel.
« ... sans Ma’harid, une fille si vaillante... Il faudra prendre une servante ! »
Sous-entendu : « …et une servante il faudra la payer ! »
Un silence s’était établi qu’aucun n’osait rompre trop tôt.
« …à moins... bien sûr... qu’Alexandre se marie... »
Alexandre avait 27 ans passés.
« …un bon âge... »
Personne ne sut jamais si un tendre sentiment lui avait, jusque-là, fait remarquer une fille plus qu’une autre. Tant que sa sœur n’était pas mariée, il avait semblé raisonnable à tous qu’il n’impose pas une autre femme dans la maison. Tout le monde sait que trop de femmes autour du même kaoter* *. Chaudron en fonte dans lequel on cuisait la bouillie d’avoine, repas du soir habituel. fait mauvaise bouillie.
Jackou avait son idée. Il dit tout haut ce que Marguerite pensait tout bas : Alexandre n’a qu’à épouser Marie-Jeanne !
Marie-Jeanne, la sœur du prétendant de sa sœur... Elle viendrait habiter Leuzeureugan. L’équilibre se trouverait rétabli !
Les doubles mariages n’étaient pas rares. Il arrivait même qu’on assiste dans une famille à un triple mariage ! Il faut dire que les enfants étaient nombreux. Quand ils arrivaient en âge de se marier, les plus âgés attendaient que d’autres, plus jeunes, soient également prêts à convoler. Cela permettait aux familles de conserver un certain équilibre. Le compte des bras avait son importance !
Mais cela pouvait prendre du temps ! En attendant, on se fréquentait, après que les deux familles se soient réunies pour le « fricot dimezi »**. Repas de fiançailles.. Les fiancés se retrouvaient dans les pardons, les fêtes, les mariages, lors des travaux effectués au nom de l’entraide. Sans doute aussi, derrière un talus de temps en temps...
— Et s’ils s’apercevaient qu’ils n’allaient pas s’entendre ?
— Un proverbe breton dit : « Il n’y a de fiançailles qu’une fois. Celui qui se fiance à deux, à trois, va brûler en enfer. Celui qui se fiance à quatre, le diable l’emporte à tout jamais ! »
Marie-Jeanne n’avait pas encore 16 ans. Pour Marguerite Le Moigne mariée presque aussi jeune ce n’était pas un obstacle. Alexandre laissa dire, feignant un détachement qui aurait pu choquer s’il n’avait pas été conventionnel.
Jackou fut chargé de la démarche.
Nul n’avait besoin de savoir que le piquant de la rousse Marie-Jeanne ajouté à la vivacité de sa jeunesse n’avaient pas été sans retenir son attention et le troubler.
Ce mariage arrangé était loin de lui déplaire !
Quant à penser que Marie-Jeanne pourrait ne pas être d’accord... Personne, sûrement, n’a envisagé pareille éventualité ! Alexandre pas plus qu’un autre ! […]
Marie-Jeanne avait accepté d’épouser Alexandre. […]
Alexandre se mariait par obligation. Marie-Jeanne le savait. Mais des filles qui auraient accepté de l’épouser, il y en avait bien d’autres qu’elle ! C’est donc qu’elle ne lui déplaisait pas. Elle en était fière et se voulait à la hauteur de la situation.
Or, elle avait un souci.
Elle ne savait ni lire, ni écrire. Elle comprenait très mal le français et ne le parlait pas du tout. Elle n’avait pas été à l’école. Marie-Jeanne savait qu’à Leuzeureugan c’était différent. Tous étaient instruits. Tous parlaient et écrivaient le français. Sa future belle-sœur Ma’harid comme les garçons. […]
Le mariage fut un mariage comme tous les mariages, ni plus, ni moins.
Chaque famille avait rendu visite à l’autre. Histoire de montrer sa prospérité, son savoir-faire. Les hommes avaient fait le tour des champs, visité les écuries, les étables. Et tous avaient admiré les cochons !
Les femmes de la maison avaient préparé le « jus »* pour le « quatre heures »**. Le café et le goûter.. Pain frais, motte de beurre baratté du matin, du lard, peut-être une andouille, des crêpes... et l’incontournable verre de vin rouge servi aux hommes, juste avant le café, pour trinquer : Yec’hed mat**. À votre bonne santé..
La date du « fricot dimezi », repas de fiançailles après lequel on ne pouvait se dédire sans déshonneur était fixée.
Puis ce serait la date du mariage, non sans avoir été auparavant voir « Aotrou Person »**. Monsieur le Recteur (le curé de la paroisse)., par respect, et pour savoir si la date lui convenait.
Après, les invitations.
Rude tâche ! La parenté était nombreuse ! Le plus délicat était de fixer au préalable jusqu’à quel degré de parenté inviter ! On n’allait pas rechigner pour quelques personnes de plus ou de moins ! Et on savait bien que la parenté éloignée n’enverrait pas tous ses membres pour la représenter !
— Comment pouvait-on en être sûr ?
— C’était ainsi... Des règles de savoir-vivre. Préétablies, pour mettre à l’aise.
Les futurs mariés ne s’occupaient de rien. Les proches, plus particulièrement ceux qui seraient les témoins au mariage, aidés par le bazhvalan, se chargeaient des invitations se faisant toutes à domicile.
Pour Marie-Jeanne et Jean-Marie, leurs frères, Joseph (tonton Job) et Yves (tonton Cheun), âgés de 23 et 22 ans.
Pour Alexandre et Ma’harid, Jean-Marie, leur frère, et François Soubigou, cousin germain, eux aussi jeunes célibataires de 21 et 24 ans.
Ils étaient bien reçus partout ! Et priés de manger un morceau... de trinquer... Aussi le chemin du retour se trouvait-il bizarrement allongé par rapport à celui de l’aller ! Et dans la nuit d’hiver, la lueur de la lampe tempête, sensée les éclairer, devenait feu follet accompagnant les zigzags de celui qui la tenait !
La misère du Bon Dieu**. Misere de diec’h : le « c’h » très accentué. Façon de jurer en appelant le Seigneur à son secours. était invoquée dans les passages difficiles laissant supposer que ses pas n’avaient pas porté l’homme exactement où il voulait aller.
Le mariage eut lieu au Tréhou. Mairie, église, et le repas chez Madec**. Chez François Madec, le grand-père de Jean Madec. Sur un acte d’inventaire, en 1861, signe comme témoin, Yves Madec aubergiste. le 17 février 1901.
[…] Le Maire était Jean-François Fichou du Penquer. […] Le curé était le Recteur Paul Guiziou, venu de Lannédern, mais natif de Lesneven. Un vrai Léonard. […]
La parenté étant si nombreuse, on peut se demander combien d’invités étaient présents au mariage !
Ces Cann, Le Moigne, Crenn, Deniel, Menez, Soubigou, Miossec, Tanguy, Pelleteur,... […], habitants Le Tréhou, Sizun, Ploudiry, La Martyre, Ploudaniel... Saint-Servais... et les voisins, les amis... et sans doute quelques notables... les propriétaires...
Heureusement que presque toutes les familles invitées étaient des familles d’agriculteurs ! Il fallait bien que certains restent s’occuper des bêtes à la ferme ! Mais il est raisonnable de penser qu’ils étaient plus de deux cents à la noce ! On parlait de noces approchant les cinq cents personnes, lorsque le repas se servait à la maison !
Mais ici, le fricot du mariage, « an eured »**. Le mariage à l’église (eured an ty-ker : le mariage à la mairie)., avait lieu à l’auberge. Non seulement un problème de place pouvait se poser, mais il fallait bien aussi penser à l’addition que le commerçant ne manquerait pas de présenter ! […] On s’y préparait de longue date. L’aubergiste acceptait que l’on fournisse une partie des victuailles... En ce qui concerne la place, tous ne se retrouvaient pas réunis dans la même salle. Toutes les pièces, les hangars servaient de salle à manger pour l’occasion. On poussait éventuellement les lits des chambres à coucher, on débarrassait les granges... et, hormis les proches qui s’installaient dans la salle principale, chacun prenait place ou il pouvait !
Et le service était réduit au maximum ! On n’en était quand même plus au temps où chacun apportait son couteau ou sa cuillère ! Toutefois, certains n’aimaient pas se servir de ces couteaux fantaisies mal aiguisés. Dès qu’ils étaient à table, ils sortaient de la poche du pantalon un couteau pliable à la lame effilée par les nombreux passages sur la « men lemman »**. Pierre à aiguiser, appelée aussi pierre à fusil. De forme oblongue, fragile car se cassant facilement, elle était conservée dans une corne de vache évidée contenant de l’eau et se portait à la ceinture, pendant le travail de fauchage, prête à être utilisée. celle-là qu’ils frottaient sur la faucille ou la faux.
Le service réduit ne voulait pas dire non plus qu’on se contentait de poser sur les tables des bassines de ragoût ou chacun plongerait sa cuillère ! Non, le service réduit, c’est qu’on ne changeait pas les assiettes à tout bout de champ. On ne passait pas les plats. Ils étaient déposés sur les tables et chacun se servait. Pareil pour le vin, qui n’était pas forcément du Bordeaux ou autre appellation, et le menu était composé de telle façon que les cuisinières pouvaient s’y prendre à l’avance.
D’abord, on mangeait une bonne soupe, genre pot-au-feu, avec du vermicelle. Histoire de réchauffer le corps et d’alimenter ces estomacs mis à l’épreuve des tournées (on dirait aujourd’hui des toasts) bues à la santé des nouveaux mariés. Pourtant, on prenait la précaution de servir chez la mariée d’où partait la noce, un solide casse-croûte. Mais la cérémonie était longue.
Le mariage civil avait eu lieu la veille. Sans doute parce que Leuzeureugan était loin du bourg et qu’il fallait être à l’église à dix heures ? Et qu’on était en février, avec des risques de mauvais temps empêchant de prendre certains chemins ? […]
On peut supposer que les invités des Cann se sont réunis à Leuzeureugan, que le cortège de chars à bancs s’est rendu à Quillévennec rejoindre l’autre famille. Et que de là tous se sont rendus à l’église.
Un mariage, c’était l’occasion de montrer ses attelages décorés de rubans et de faire apprécier la vigueur de ses chevaux ! Aussi la noce arrivait-elle au bourg à tombeau ouvert ! Et, précédant de peu la voiture des mariés, une charrette d’où partaient des salves d’armes à feu tirées par des garçons en tenue de travail. […] Une vraie pétarade ! Les garçons étaient des valets employés chez des propriétaires, notables de la commune, qui leur avaient confié leurs fusils pour cette démonstration bruyante devenue tradition. Une façon, pour leurs patrons de se mettre au service des autres... par valet interposé.
Hue... Dia !... Les chevaux, énervés par le bruit, étaient encore stimulés par les conducteurs des attelages ! Devant les filles apeurées, en vrai ou en semblant, il fallait montrer que l’on était un homme !
L’arrivée d’une noce ne passait pas inaperçue ! C’était un événement, une fête, une pause au milieu de tant d’heures passées au travail. Les badauds ne manquaient pas, venus des villages, exprès, ou sous le prétexte de besoins divers. Curiosité ? Oui... Mais aussi une façon de montrer son estime, sa sympathie aux mariés et à leur famille.
Une noce qui serait arrivée dans un bourg désert ! Cela ne pouvait s’imaginer sans angoisse ! Même par un gueux !
À l’arrivée, les attelages étaient confiés à des journaliers agricoles en manque de travail puisque leurs employeurs faisaient la fête ! Ils seront récompensés en étant invités aux réjouissances. Souvent, ils devenaient serveurs occasionnels, et à ce titre l’aubergiste les rémunérait, les nourrissait. Si en plus les parents des mariés, les propriétaires des chars à bancs leur donnaient la pièce, c’était pour eux une bonne journée.
Les tireurs d’élite, ceux de la fantasia... sont repartis aussitôt dans leurs domaines respectifs, pour revenir le soir après le travail, pour boire et s’amuser.
On entrait dans l’église par le porche sous le clocher, en passant par la route du Moulin du Pont, après que le cortège se soit mis en place. Un des témoins grimpait sur le mur qui entoure l’enclos paroissial et d’après une liste préétablie et dans l’ordre prévu, il appelait les couples.
Chacun cherchait sa chacune. Le long défilé s’organisait.
Les célibataires n’étaient pas réunis deux par deux toujours par hasard... Plus d’une fille espérait rencontrer là celui qui deviendrait son promis ! Cela arrivait assez souvent ! Comme quoi ceux qui établissaient le liste du cortège avaient une grande responsabilité et devaient faire preuve d’intuition !
Les couples, mariés ou fiancés, n’étaient pas séparés. Ils s’intégraient dans la file. Puis venaient, disons « les isolés », personnes d’un certain âge, venus sans les conjoints, ou veufs ou veuves. Lorsque le cortège s’ébranlait, avec bonne humeur, ils se choisissaient cavalier ou cavalière.
Il y avait bien un peu de pagaille !
On ressortait par le porche, dit des Apôtres, donnant directement dans la partie de l’enclos paroissial réservé au cimetière. Les invités se dispersaient. Chacun allait se recueillir sur les tombes familiales. Les mariés comme les autres.
Les morts... Ils ont déjà été associés à l’union des époux, par un service funèbre dit à leur mémoire, dès le début de la cérémonie. Sans que quiconque ne trouve cela étrange, à moins qu’un non breton ait été invité... […]
— Qu’ont-ils mangé après la soupe ?
— « Stripou » !!!
— Des tripes ?
— Ya.
Sortant de l’enclos paroissial, les mariés et leurs invités stationnaient au milieu du bourg. Des groupes se formaient. On se congratulait. Pour une fois qu’on ne travaillait pas, on prenait son temps !
Enfin, sous l’impulsion des témoins, les mariés se décidaient à entrer dans le café le plus proche. Pour ne vexer personne, ils iront dans tous les débits de boissons. En 1901, au moins quatre. […]
La noce était attendue, tables et bancs installés pour accueillir la clientèle. Comme tout le monde ne pouvait pas entrer et s’attabler en une seule fois des gavottes se formaient, faisant ainsi la liaison entre les différents cafés, « Dañs Leon » ou autres « Piler-lann » menées par un danseur expérimenté.
Pas d’instrument de musique. Biniou ou bombarde n’étaient pas tellement du goût des Léonards. Ils allaient jusqu’à les trouver rengaines et désagréables à l’oreille…
— L’accordéon ?
— Pas encore... On chantait. Des voix d’hommes et de femmes. Les mêmes, résonnant dans l’église. Celles qui commandaient aux attelages, qui faisaient obéir les bêtes pour les rassembler. Des voix rudes, pour des danses aux pas rythmés habitués aux sabots et à la terre.
— Et les airs ?
— Toujours les mêmes ! Des paroles adaptées à la danse, simples, que tous connaissaient, les petits, les grands, les jeunes, les vieux...
« Kavet ‘peus da saout ‘ta Yannig, kavet ‘peus da saout ‘ta ! »**. As-tu trouvé ta vache Yannick ? As-tu trouvé ta vache ?
Les gavottes s’allongeaient, se mêlaient, se défaisaient, pour se reformer, à la grande joie des enfants qui faisaient leur gavotte à eux, s’amusant à passer sous les bras levés des adultes. Car les enfants étaient présents. Beaucoup d’enfants, eux aussi de noce, toujours là avec les grands sans que personne ne s’en étonne ou ne s’estime dérangé !
Quand les mariés s’installaient pour le repas, chacun prenait place plus ou moins près suivant le degré de parenté. Ce que l’on appelait la grande salle était en fait un hangar donnant sur la route et servant habituellement à remiser du matériel de roulage. Décoré pour l’occasion de banderoles et de tentures, avec ses tables recouvertes de draps blancs il avait fière allure ! Et le sol était cimenté !
Les retardataires, et en particulier ceux qui avaient trainés entre hommes dans les cafés trouvaient place dans ce que l’on appelait « les petites salles ».
Jamais avant quatorze heures... Enfin arrivaient les soupières fumantes !
— Les tripes tout de suite après ?
— Des charcuteries, avant, sans doute... Mais les tripes, incontournables ! Le fin du fin... […]
— À la mode du Tréhou ! Une semaine, dix jours à l’avance, l’aubergiste avait mobilisé son personnel d’occasion, jusqu’aux enfants, pour couper menu les estomacs de ruminants, ébouillantés, blanchis à un tel point qu’on en oubliait l’origine... Cela se passait le soir. Un genre de veillée avec les mains occupées. Mais attention aux doigts !
La recette préconisait une longue cuisson. Il n’y avait pas de cocotte-minute ou autre mode de cuisson rapide ! Aussi la préparation mijotait-elle plusieurs jours dans des chaudrons sur les braises. Une fois cuits les « tripou » pouvaient, en hiver, être conservés plusieurs jours. C’était un plat très recherché, préféré à la langue de bœuf sauce madère, ou à la blanquette de veau, servies aussi dans ces repas ou les convives étaient nombreux. […]
On ne devait pas sortir de table avec la faim ! À moins d’être particulièrement « figus »**. Délicat, difficile à satisfaire. !
Ni avec le gosier sec, vu le nombre de bouteilles vides comptabilisées le lendemain ! « Gwin... Gwin ruz**. Vin rouge.... celui-là qui arrivait d’Algérie par bateaux-citernes dans le port de Brest, et que les pinardiers de la région, comme la maison Fagot de Hanvec, conditionnaient en bouteilles d’un litre après de savants mélanges. Avec sur les bouteilles des étiquettes plus alléchantes les unes que les autres, annonçant le degré minimum acceptable de 11°... le 12°, ça c’était du bon !
Aussi, plus la journée avançait, plus les hommes discutaient fort. Certains ne modéraient pas leurs propos. Les femmes s’efforçaient de les calmer, pour que cela ne dégénère pas en bagarres...
— Elles y arrivaient ?
— Pas toujours ! Il y avait des hommes qui ne buvaient pas plus que de raison. Ils étaient là pour séparer les éventuels combattants... Et puis, un pugilat n’avait rien de dramatique ! On n’en restait pas moins bons amis ! On se réconciliait... en trinquant !
Dans ce brouhaha, ce chahut, une voix dominait parfois le bruit. Une chanteuse, plus souvent un chanteur, s’épuisait dans une complainte aux nombreux couplets.
— Des « gwerz »**. Chants traditionnels bretons, balades, racontant une histoire, une aventure, et pouvant comporter... 250 vers ! ?
— Oui. Il fallait du courage pour les interpréter dans cette ambiance. Pas grand monde ne semblait s’y intéresser. Mais le chanteur continuait imperturbablement, jusqu’à la fin... jusqu’au dernier vers du dernier couplet ! Comme s’il avait une performance à accomplir ! Il ne faisait grâce de rien, toujours sur le même ton, monotone, répétitif… […]
C’était surtout les vieux qui chantaient ces complaintes dans les noces. Jusqu’à un signal donné par les jeunes, qui sur des airs vifs et parfois grivois, improvisaient des gavottes entre et autour des tables. Le « lambig »**. Eau-de-vie de pommes appelée aussi « gwin-ardant ». venait d’être servi, bu cul-sec par petits verres pour aider la digestion.
On chantait, on dansait, dans une ambiance de fête collective qui ne faiblirait que très tard… ou très tôt… selon que l’on parle du jour ou de la nuit. En février, la nuit tombait de bonne heure. Des lampes-tempête avaient été certainement prévues, accrochées aux murs de part en part. Des lampes à pétrole posées sur les tables, ce qui était un grand progrès sur la lampe à huile, en attendant l’électricité**. 1939 pour le bourg, après 1950 pour les villages..
On était habitué à la pénombre. Souvent, l’hiver, seul le feu brûlant dans la cheminée éclairait la pièce à la veillée. L’été, la nuit était courte. On dormait. Pas besoin de chandelle ! Alors, pour s’amuser, danser... un éclairage de fortune suffisait.
— Et cela devait permettre aux mariés de partir en douce…
— Ils ne s’éclipsaient pas. Ils partaient, tout simplement. Un autre repas était servi vers 23 heures. Puis la fête reprenait. C’est alors que les mariés quittaient la noce. Les invités faisaient semblant de ne pas s’en apercevoir. […]
Une partie des invités, principalement les plus âgés étaient partis à la suite des mariés amenant les enfants. Les autres poursuivaient la fête jusqu’au petit matin, attendant le moment d’aller porter la soupe au lait à la mariée... qui s’en serait bien passée ! C’était la coutume.
Quelques bols de café chaud... chacun se reposait comme il pouvait... peu de temps, car un repas de retour de noce était prévu. Pas question de douche ou de remise en forme... Quelques seaux d’eau tirés du puits faisaient l’affaire.
Ce deuxième jour avait la préférence de certains. Moins de participants, une ambiance plus détendue... encore que, les invités retenus la veille par les travaux de la ferme ou le service chez l’aubergiste, n’avaient pas fait les mêmes excès. Frais et dispos, pour peu qu’il y ait parmi eux de bons danseurs, quelques chanteurs, la fête reprenait de plus belle !
Deux jours, c’était beaucoup. Il fallait songer à être en forme le dimanche qui suivait. Les mariés et leurs proches se devaient d’assister à la messe. […]
Les jours suivants, il était de règle que l’on aille présenter son conjoint ou sa conjointe à la famille, aux amis, qui n’avaient pas assisté au mariage. On commençait par les intimes. On finissait par les amis ou relations. […]

Des gens ordinaires...
par Jeannette Cann.
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Article mis en ligne le 20 juin 2016, dernière modification le 14 avril 2022.