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Dans cette rubrique, je rassemble les résultats de mes recherches sur les événements survenus dans la famille et dont j’ai collecté des infos orales ou écrites.

1842-1903 : Marguerite Le Moigne

Marguerite Le Moigne, une de mes arrière-arrière-grands-mères maternelles...

Marguerite Le Moigne, une de mes arrière-arrière-grands-mères maternelles...
Extraits d’une généalogie familiale rédigée par Jeannette Cann, arrière-petite-fille de Marguerite Le Moigne.
Jeannette a récolté de nombreux témoignages auprès de sa famille et, à l’occasion d’une cousinade au Tréhou, en a fait un livre.
L’extrait ci-dessous provient de conversations entre Jeannette et sa mère.

Des gens ordinaires...
par Jeannette Cann

[…] Elle s’était mariée jeune. À seize ans. Et son mari, Louis Cann, 20 ans !
Sur sept enfants nés de leur union, seuls quatre sont encore en vie. Les naissances s’étaient fait attendre. Marie-Angèle, premier enfant après cinq ans de mariage ! Marie-Angèle, enfin !
Elle ne vécut pas.
Il se passa encore cinq ans avant que vienne au monde Marie-Jeanne, solide et beau bébé. Marie-Jeanne disparut tragiquement à l’adolescence.
Alexandre naissait quatre ans plus tard, et comme si la nature se réveillait face au temps qui passe, François en 1874, en 1879 Marguerite que l’on appela Ma’harite pour la distinguer de sa mère, puis Jean-Marie en 1880.
En 1882 Jean-Pierre. Marguerite avait 40 ans. Comme son premier enfant, ce dernier mourut au bout de quelques jours.
Elle habitait Leuzeureugan.
Leuzeureugan est un village à cheval sur les communes du Tréhou et de Ploudiry. Plusieurs familles y vivaient dont la sienne à Leuzeureugan vian1, sur la commune du Tréhou. […]
Marguerite Le Moigne était née à Voasvarec. […]
C’est après son mariage, en 1858, qu’elle était venue vivre à Leuzeureugan, chez ses beaux-parents et leurs cinq enfants encore très jeunes.
— Tu veux dire encore mineurs ?
— Mineurs, majeurs...Autrefois cela ne voulait pas dire grand-chose. C’est l’âge auquel on commençait à travailler qui comptait !
— Quel âge avaient les enfants quand elle arriva à Leuzeureugan ?
— Son mari, Louis-Joseph, pour le distinguer de son père, Louis sans autre prénom, avait 20 ans. Donc mineur, comme tu dis, mais considéré comme un homme, compte tenu du travail qu’il assumait. Un autre garçon, Yves, qui avait 10 ans, et quatre filles, Marie-Anne, 19 ans, Marie-Josèphe, 14 ans, Marguerite, 7 ans et Marie-Françoise, 2 ans...
— Deux ans ! Un bébé !
— Oui, presque. Et on peut facilement imaginer que c’était un grand changement pour Marguerite Le Moigne de se retrouver au milieu de cette marmaille ! Avant son mariage, elle vivait avec ses parents et ses deux sœurs : Angèle et Marie. […]
Marguerite était donc habituée à une vie plus facile que celle qu’elle allait mener à Leuzeureugan.
— Mariage arrangé, tu crois ?
— Non... […]
— Elle était d’une famille relativement aisée. Ces « Le Moigne » venaient de Ploudiry... ou La Martyre... […]
Ils donnèrent à leur fille Marguerite, […], une dot de 2400 francs en pièces métalliques...
— En pièces d’or !!!
— Certainement ! Pour partie au moins. […]
— Pas de doute, c’est précisé dans le contrat de mariage. 1200 francs le 1er janvier 1859 et les autres 1200 francs le 1er janvier 1860. […] Le mariage a eu lieu en 1858, le 3 novembre précisément.
— Ça faisait beaucoup d’argent...
— La valeur de quatre bœufs, à peu près. Comme la somme a été donnée en deux fois, on peut penser que le père de la mariée a vendu deux bœufs pour faire le premier versement, puis deux autres un peu plus tard. Car ce serait étonnant qu’ils aient eu autant d’économies. Ce n’était pas des richards ! Et 2400 francs... même en deux fois, c’était beaucoup.2
— Je crois savoir que le fermage payé au propriétaire d’alors pour Leuzeureugan était de 500 francs par an.
— Qu’est-ce qu’ils ont fait de l’argent, à ton avis ?
— Ils n’ont pas acheté la ferme. Ça c’est sûr, puisqu’en 1900 ils étaient toujours fermiers. Du matériel peut-être... […]
— Et le marié, d’après le contrat, qu’est-ce qu’il apportait ?
— Nentra ! Nentra toud !3
— Rien ! Il devait avoir quelque chose pour lui ce jeune homme ! Quelque chose que nous ignorons ! Ou alors, Marguerite était une idiote ! Se marier à 16 ans, pour aller vivre avec sa belle-mère et ses marmots... Quand on peut faire autrement...
— À moins que...
Je ne sais laquelle avait émis ce doute, qui, s’il se révélait exact, entachait l’honneur de notre aïeule... Toujours est-il que très vite nous avons abandonné cette supposition osée.
Maman s’était empressée de me faire remarquer que le premier enfant n’était arrivé qu’après cinq ans de mariage. Ni l’une ni l’autre n’avons évoqué les possibilités de fausses couches...
Marguerite avait su plaire à notre ancêtre de la lignée des Cann. À ce Louis Cann, qui, à voir sa belle écriture au bas des actes, avait été à l’école. Son père aussi d’ailleurs. N’est-il pas fait mention de livres dans cet inventaire de 1851. Comme nous aurions aimé savoir quels étaient ces livres ! Les titres ! Tout ce que nous savons les concernant c’est qu’ils ont été estimés à 5 francs, autant qu’un joug à bœufs avec ses courroies !4
Marguerite, elle, ne savait pas signer. Il est vrai qu’à cette époque peu de filles allaient à l’école. Mais son père non plus n’a pas laissé de traces d’écriture au bas des actes.
— Cela ne veut pas dire que Marguerite était débile ! Sa descendance est là pour prouver que tous sont sains de corps et d’esprit !!! Et mon grand-père ne l’a certainement pas épousée pour sa dot, ça se serait su. D’ailleurs les Cann n’étaient pas connus pour des gens d’argent, mais estimés pour leurs qualités morales.
Le ton était catégorique.
— Alors, dans le contrat ça ne peut pas figurer, mais il apportait le savoir, l’instruction... Est-ce que ça compensait l’apport dans le ménage des pièces d’or ou d’argent ?
C’était aller un peu loin dans les suppositions...
— Si tout simplement ils avaient été amoureux... Cela devait bien se produire, même « gwechall » !5
— Bien sûr, ça existait ! On n’en parlait pas de cette façon ! C’est tout !
— Qu’est-ce qu’on disait ?
— « Se plaire ». Ça suffisait.
Donc, ils s’étaient plus. Le chapitre était clos.
Peu après le mariage de Marguerite et de Louis, Marie-Anne, sa jeune belle-sœur épousait Jean-Pierre Crenn et allait habiter Sizun.
En 1861, quand son beau-père mourut, restaient au foyer, sa belle-mère et ses quatre jeunes beaux-frères et belles-sœurs.
La vie s’était organisée autour du travail.
Mais Marguerite, dans l’attente d’une maternité réussie, regrettait la vie qu’elle menait précédemment avec ses sœurs. Seule la présence de Louis et les égards qu’il avait pour elle lui donnaient une sensation de bonheur. Il lui fallut attendre 1868 et la certitude que l’enfant qui venait de naître était une réalité bien vivante pour qu’elle s’estime heureuse.
Le temps avait passé.
Les habitants de Leuzeureugan se tournaient de plus en plus vers Sizun, le bourg le plus accessible. Les enfants habitués très jeunes à conduire des attelages se chargeaient volontiers des déplacements. Marie-Jeanne, fille ainée de Marguerite et de Louis, allait une fois par semaine porter la pâte à pain au boulanger de Sizun qui en assurait la cuisson dans le four communal.
Ce jour-là était un jour comme un autre. Et pourtant ! Le cheval s’emballa dans la descente du Ros, ancienne voie romaine volontiers empruntée. Marie-Jeanne, éjectée de la charrette, mourut écrasée par les roues de son attelage. Elle n’avait pas seize ans.
De ce jour, rien ne fut plus pareil à Leuzeureugan. Marguerite pleurait son aînée et reportait son amour maternel sur Ma’harite, la fille qui lui restait.
Elle aimait ses garçons.
— Mais les garçons, ce n’est pas pareil disait-elle. On ne parle pas avec eux des mêmes choses.
Alexandre, François, et Jean-Marie se tournaient vers l’extérieur. À l’école ils apprenaient vite et bien. Tout les intéressait. Mais ils en parlaient peu, sauf entre eux ou avec leur père. Alexandre ne dira-t-il pas, bien plus tard que son père avait été son modèle.
Aussi, Alexandre se retrouva-t-il d’autant plus orphelin lorsque son père mourut. Il devait exploiter la ferme. Ses deux frères n’avaient que 20 et 14 ans. Des garçons qui ne cachaient pas le peu de goût qu’ils avaient pour le métier d’agriculteur.
François envisageait de transporter le courrier pour le compte de l’Administration des Postes. Emploi pour lequel il avait postulé. Il n’attendait plus que l’acceptation de son dossier, sûr de devoir commencer bientôt.
— Il me suffira d’un attelage, disait-il.
Comme Alexandre lui faisait remarquer qu’il fallait assumer ce travail journellement, sans la moindre défaillance, François précisait :
— Jean-Marie, s’il le faut absolument pourra toujours me remplacer ! Même toi !
Jean-Marie opinait, heureux de cette perspective.
— Le reste du temps on t’aidera à la ferme !
Comment refuser à ses frères ce que lui ne pouvait pas envisager ? Il était l’ainé.
Il s’absorbait dans son travail, mesurant tous les progrès qu’il restait à faire pour améliorer la condition paysanne.
Sa sœur Ma’harite, proche de ses 17 ans, aidait leur mère aux tâches habituellement dévolues aux femmes.
Les amis de son père étaient devenus les siens. Ils avaient des idées pouvant paraître avancées, parfois révolutionnaires. Alexandre aimait les écouter. Il a été à l’école. Celle des laïques. Depuis, il a continué à lire, à réfléchir. Son père lui avait fait prendre conscience de la valeur de la citoyenneté en lui parlant de la Révolution et de ses conséquences.
Les idées de ses amis de Sizun n’étaient pas des idées nouvelles pour lui. Seulement, lui, il était paysan, moins instruit. En plus, il habitait ce pays perdu qu’était Leuzeureugan. […]

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
1. Bihan : petit ; vihan : petite.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
2. 3 ans plus tard, il y a eu un inventaire au décès du beau-père de Marguerite pour garantir les biens des enfants mineurs. L’actif s’élevait alors à 8000 francs, a peu près. Il était composé essentiellement de bétail (5 vaches, 5 bœufs, 2 chevaux).
 
3. Rien ! Rien du tout !
 
 
 
 
 
 
 
 
 
4. Ou 4 râteaux et 8 crocs à fumier... ou 16 écuelles en terre et 16 cuillers en bois...
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
5. Autrefois.

1859 : Allain Kerneis s’en va-t-en guerre

Allain Kerneis, un de mes arrière-arrière-grands-pères, a participé aux guerres d’Italie de Napoléon III...
Napoléon III à la bataille de Solférino
Ernest Meissonier [Public domain], via Wikimedia Commons

La tradition orale indique qu’Allain Kerneis a effectué son service militaire et la campagne d’Italie avant son mariage. Il aurait participé aux batailles de Magenta (4 juin 1859) et de Solferino (24 juin 1859).
Je n’ai cependant aucun document militaire en attestant et constate qu’il est présent à Roc’h-zu lors des recensements de population de 1856 et de 1861. Je ne peux qu’imaginer son parcours.
Pour acheminer ses troupes dans le nord de l’Italie, l’armée française utilise pour la première fois le train.
La ligne Paris-Marseille existe depuis 1856 et Rennes est reliée à la capitale depuis 1857.
Allain a donc probablement effectué le trajet depuis Rennes vers le nord de l’Italie en train.
Il a ensuite participé aux combats de Magenta et Solferino et est revenu chez lui.
Mais à quelle date Allain a-t-il quitté son village natal ?
A quelle date est-il revenu ?
Combien de temps a duré son absence ?

1901 : Marguerite Le Moigne marie deux de ses enfants

Mariage de Jean-Marie Miorcec et de Marguerite Cann mes arrière-grands-parents...

Extraits d’une généalogie familiale rédigée par Jeannette Cann, petite-fille d’Alexandre Cann et Marie-Jeanne Miossec.
Jeannette a récolté de nombreux témoignages auprès de sa famille et, à l’occasion d’une cousinade, en a fait un livre.
L’extrait ci-dessous provient de conversations entre Jeannette et sa mère.
Jean-Marie Miorcec et Marguerite Cann mes arrière-grands-parents sont frère et sœur de
Marie-Jeanne Miossec et d’Alexandre Cann.

Des gens ordinaires...
par Jeannette Cann

[…] Ce n’est pas à ses chevaux qu’Alexandre pensait ce jour-là. Le regard de ses yeux clairs suivait le mouvement de la fourche au rythme de ses pensées. Il savait que le bazhvalan1 allait intervenir dans la soirée pour discuter du mariage de sa sœur Ma’harid2.
— Les fils ainés qu’ils étaient, lui et son futur beau-frère avaient une obligation morale. Prendre la suite de l’exploitation agricole familiale. Ils n’étaient ni propriétaires, ni riches. De simples fermiers. Mais c’était la tradition. Un code d’honneur. Il était impensable que des aînés se marient pour aller vivre dans une autre famille !
Donc, sa sœur les quitterait pour habiter dans la famille de son mari. Alexandre en mesurait toutes les conséquences. […]
Donc, on ne peut pas penser que ce fut une surprise pour Marguerite Le Moigne de voir se présenter Jackou (le bazhvalan) ce soir de novembre 1900 muni de son bâton de genêt. Même si, par convention, elle se crut obligée de paraitre étonnée.
Après les salutations d’usage : « Mont a ra mat ? Distinguet3, etc... »
On parla certainement du temps qu’il faisait, de l’avancement des travaux. Marguerite se sera plainte : « Les temps sont durs... ». Jusqu’à ce qu’elle s’empresse d’offrir des crêpes. C’était classique. Un genre de code. « Justement, on vient d’en faire ! La bilig4 est encore chaude ! »
Sortant la nappe blanche des grandes occasions, Marguerite avait certainement invité Jackou à s’asseoir. Les crêpes, la nappe, autant de signes pour faire comprendre au bazhvalan que ce qu’il va dire sera écouté avec attention.
Ah ! Si l’accueil avait été plus réservé, cela aurait signifié que l’événement n’en valait pas la peine ! Jackou serait reparti après une conversation ordinaire, banale, pour éviter une gêne de part et d’autre.
Marguerite étant veuve, c’était à son fils ainé de l’assister. Alexandre alla chercher une bouteille de cidre derrière les lits-clos5 et remplit les verres.
Il n’y avait pas de vrais problèmes à résoudre.
Marguerite Le Moigne était flattée que sa fille soit demandée en mariage par un fils ainé dont les qualités de travailleur étaient reconnues de tous.
— « Hennezh zo eur c’hi-labour »6, disait-on de Jean-Marie Miorcec.
Jean-Marie Miorcec habitait tout près du bourg du Tréhou. Il vivait chez ses parents, Hervé Miossec et Maryvonne Deniel, ses frères, Pierre, Joseph, Yves, et sa sœur Marie-Jeanne.
Ils étaient fermiers, comme ceux de Leuzeureugan. Les origines des deux familles étaient à peu près les mêmes. Avec une nuance : les Cann étaient originaires du Tréhou, depuis des générations. Hervé Miossec et son épouse étaient originaires de la région de Ploudaniel, plus au nord du pays Léonard. D’abord installés à Irvillac, au lieu-dit « Pen-ar-vern ar Stum », ils exploitaient maintenant la ferme de Quillevennec. Familles de paysans honnêtes et travailleurs, les familles Cann et Miossec se reconnaissaient l’une dans l’autre. Elles avaient les mêmes joies, les mêmes espérances.
Les futurs époux étaient consentants. Il n’y avait donc pas, apparemment, de problèmes. Seulement une contrainte. Il fallait que Ma’harid quitte sa famille pour habiter chez ses beaux-parents puisqu’elle épousait le fils aîné.
Quoi de plus normal… Mais Ma’harid quittant Leuzeureugan, elle laissait sa mère seule pour assumer le travail qui, à la ferme, revenait aux femmes !
« et entre le gwellien7 des pourceaux à préparer, les vaches à traire, la soupe pour les hommes, les contraintes du ménage, de la lessive, la cuisson de la bouillie, la confection des crêpes... sans parler du beurre à baratter, de la fabrication du pain, ni du marché... où il fallait bien se rendre pour vendre les poulets, les œufs, le beurre... Et le jardin potager ! Comment une femme de mon âge pourrait-elle s’en tirer seule ! »
Marguerite Le Moigne avait pris ce ton geignard qui, depuis quelques années lui était habituel.
« ... sans Ma’harid, une fille si vaillante... Il faudra prendre une servante ! »
Sous-entendu : « …et une servante il faudra la payer ! »
Un silence s’était établi qu’aucun n’osait rompre trop tôt.
« …à moins... bien sûr... qu’Alexandre se marie... »
Alexandre avait 27 ans passés.
« …un bon âge... »
Personne ne sut jamais si un tendre sentiment lui avait, jusque-là, fait remarquer une fille plus qu’une autre. Tant que sa sœur n’était pas mariée, il avait semblé raisonnable à tous qu’il n’impose pas une autre femme dans la maison. Tout le monde sait que trop de femmes autour du même kaoter8 fait mauvaise bouillie.
Jackou avait son idée. Il dit tout haut ce que Marguerite pensait tout bas : Alexandre n’a qu’à épouser Marie-Jeanne !
Marie-Jeanne, la sœur du prétendant de sa sœur... Elle viendrait habiter Leuzeureugan. L’équilibre se trouverait rétabli !
Les doubles mariages n’étaient pas rares. Il arrivait même qu’on assiste dans une famille à un triple mariage ! Il faut dire que les enfants étaient nombreux. Quand ils arrivaient en âge de se marier, les plus âgés attendaient que d’autres, plus jeunes, soient également prêts à convoler. Cela permettait aux familles de conserver un certain équilibre. Le compte des bras avait son importance !
Mais cela pouvait prendre du temps ! En attendant, on se fréquentait, après que les deux familles se soient réunies pour le « fricot dimezi »9. Les fiancés se retrouvaient dans les pardons, les fêtes, les mariages, lors des travaux effectués au nom de l’entraide. Sans doute aussi, derrière un talus de temps en temps...
— Et s’ils s’apercevaient qu’ils n’allaient pas s’entendre ?
— Un proverbe breton dit : « Il n’y a de fiançailles qu’une fois. Celui qui se fiance à deux, à trois, va brûler en enfer. Celui qui se fiance à quatre, le diable l’emporte à tout jamais ! »
Marie-Jeanne n’avait pas encore 16 ans. Pour Marguerite Le Moigne mariée presque aussi jeune ce n’était pas un obstacle. Alexandre laissa dire, feignant un détachement qui aurait pu choquer s’il n’avait pas été conventionnel.
Jackou fut chargé de la démarche.
Nul n’avait besoin de savoir que le piquant de la rousse Marie-Jeanne ajouté à la vivacité de sa jeunesse n’avaient pas été sans retenir son attention et le troubler.
Ce mariage arrangé était loin de lui déplaire !
Quant à penser que Marie-Jeanne pourrait ne pas être d’accord... Personne, sûrement, n’a envisagé pareille éventualité ! Alexandre pas plus qu’un autre ! […]
Marie-Jeanne avait accepté d’épouser Alexandre. […]
Alexandre se mariait par obligation. Marie-Jeanne le savait. Mais des filles qui auraient accepté de l’épouser, il y en avait bien d’autres qu’elle ! C’est donc qu’elle ne lui déplaisait pas. Elle en était fière et se voulait à la hauteur de la situation.
Or, elle avait un souci.
Elle ne savait ni lire, ni écrire. Elle comprenait très mal le français et ne le parlait pas du tout. Elle n’avait pas été à l’école. Marie-Jeanne savait qu’à Leuzeureugan c’était différent. Tous étaient instruits. Tous parlaient et écrivaient le français. Sa future belle-sœur Ma’harid comme les garçons. […]
Le mariage fut un mariage comme tous les mariages, ni plus, ni moins.
Chaque famille avait rendu visite à l’autre. Histoire de montrer sa prospérité, son savoir-faire. Les hommes avaient fait le tour des champs, visité les écuries, les étables. Et tous avaient admiré les cochons !
Les femmes de la maison avaient préparé le « jus »10 pour le « quatre heures »11. Pain frais, motte de beurre baratté du matin, du lard, peut-être une andouille, des crêpes... et l’incontournable verre de vin rouge servi aux hommes, juste avant le café, pour trinquer : Yec’hed mat12.
La date du « fricot dimezi », repas de fiançailles après lequel on ne pouvait se dédire sans déshonneur était fixée.
Puis ce serait la date du mariage, non sans avoir été auparavant voir « Aotrou Person »13, par respect, et pour savoir si la date lui convenait.
Après, les invitations.
Rude tâche ! La parenté était nombreuse ! Le plus délicat était de fixer au préalable jusqu’à quel degré de parenté inviter ! On n’allait pas rechigner pour quelques personnes de plus ou de moins ! Et on savait bien que la parenté éloignée n’enverrait pas tous ses membres pour la représenter !
— Comment pouvait-on en être sûr ?
— C’était ainsi... Des règles de savoir-vivre. Préétablies, pour mettre à l’aise.
Les futurs mariés ne s’occupaient de rien. Les proches, plus particulièrement ceux qui seraient les témoins au mariage, aidés par le bazhvalan, se chargeaient des invitations se faisant toutes à domicile.
Pour Marie-Jeanne et Jean-Marie, leurs frères, Joseph (tonton Job) et Yves (tonton Cheun), âgés de 23 et 22 ans.
Pour Alexandre et Ma’harid, Jean-Marie, leur frère, et François Soubigou, cousin germain, eux aussi jeunes célibataires de 21 et 24 ans.
Ils étaient bien reçus partout ! Et priés de manger un morceau... de trinquer... Aussi le chemin du retour se trouvait-il bizarrement allongé par rapport à celui de l’aller ! Et dans la nuit d’hiver, la lueur de la lampe tempête, sensée les éclairer, devenait feu follet accompagnant les zigzags de celui qui la tenait !
La misère du Bon Dieu14 était invoquée dans les passages difficiles laissant supposer que ses pas n’avaient pas porté l’homme exactement où il voulait aller.
Le mariage eut lieu au Tréhou. Mairie, église, et le repas chez Madec15 le 17 février 1901.
[…] Le Maire était Jean-François Fichou du Penquer. […] Le curé était le Recteur Paul Guiziou, venu de Lannédern, mais natif de Lesneven. Un vrai Léonard. […]
La parenté étant si nombreuse, on peut se demander combien d’invités étaient présents au mariage !
Ces Cann, Le Moigne, Crenn, Deniel, Menez, Soubigou, Miossec, Tanguy, Pelleteur,... […], habitants Le Tréhou, Sizun, Ploudiry, La Martyre, Ploudaniel... Saint-Servais... et les voisins, les amis... et sans doute quelques notables... les propriétaires...
Heureusement que presque toutes les familles invitées étaient des familles d’agriculteurs ! Il fallait bien que certains restent s’occuper des bêtes à la ferme ! Mais il est raisonnable de penser qu’ils étaient plus de deux cents à la noce ! On parlait de noces approchant les cinq cents personnes, lorsque le repas se servait à la maison !
Mais ici, le fricot du mariage, « an eured »16, avait lieu à l’auberge. Non seulement un problème de place pouvait se poser, mais il fallait bien aussi penser à l’addition que le commerçant ne manquerait pas de présenter ! […] On s’y préparait de longue date. L’aubergiste acceptait que l’on fournisse une partie des victuailles... En ce qui concerne la place, tous ne se retrouvaient pas réunis dans la même salle. Toutes les pièces, les hangars servaient de salle à manger pour l’occasion. On poussait éventuellement les lits des chambres à coucher, on débarrassait les granges... et, hormis les proches qui s’installaient dans la salle principale, chacun prenait place ou il pouvait !
Et le service était réduit au maximum ! On n’en était quand même plus au temps où chacun apportait son couteau ou sa cuillère ! Toutefois, certains n’aimaient pas se servir de ces couteaux fantaisies mal aiguisés. Dès qu’ils étaient à table, ils sortaient de la poche du pantalon un couteau pliable à la lame effilée par les nombreux passages sur la « men lemman »17 celle-là qu’ils frottaient sur la faucille ou la faux.
Le service réduit ne voulait pas dire non plus qu’on se contentait de poser sur les tables des bassines de ragoût ou chacun plongerait sa cuillère ! Non, le service réduit, c’est qu’on ne changeait pas les assiettes à tout bout de champ. On ne passait pas les plats. Ils étaient déposés sur les tables et chacun se servait. Pareil pour le vin, qui n’était pas forcément du Bordeaux ou autre appellation, et le menu était composé de telle façon que les cuisinières pouvaient s’y prendre à l’avance.
D’abord, on mangeait une bonne soupe, genre pot-au-feu, avec du vermicelle. Histoire de réchauffer le corps et d’alimenter ces estomacs mis à l’épreuve des tournées (on dirait aujourd’hui des toasts) bues à la santé des nouveaux mariés. Pourtant, on prenait la précaution de servir chez la mariée d’où partait la noce, un solide casse-croûte. Mais la cérémonie était longue.
Le mariage civil avait eu lieu la veille. Sans doute parce que Leuzeureugan était loin du bourg et qu’il fallait être à l’église à dix heures ? Et qu’on était en février, avec des risques de mauvais temps empêchant de prendre certains chemins ? […]
On peut supposer que les invités des Cann se sont réunis à Leuzeureugan, que le cortège de chars à bancs s’est rendu à Quillévennec rejoindre l’autre famille. Et que de là tous se sont rendus à l’église.
Un mariage, c’était l’occasion de montrer ses attelages décorés de rubans et de faire apprécier la vigueur de ses chevaux ! Aussi la noce arrivait-elle au bourg à tombeau ouvert ! Et, précédant de peu la voiture des mariés, une charrette d’où partaient des salves d’armes à feu tirées par des garçons en tenue de travail. […] Une vraie pétarade ! Les garçons étaient des valets employés chez des propriétaires, notables de la commune, qui leur avaient confié leurs fusils pour cette démonstration bruyante devenue tradition. Une façon, pour leurs patrons de se mettre au service des autres... par valet interposé.
Hue... Dia !... Les chevaux, énervés par le bruit, étaient encore stimulés par les conducteurs des attelages ! Devant les filles apeurées, en vrai ou en semblant, il fallait montrer que l’on était un homme !
L’arrivée d’une noce ne passait pas inaperçue ! C’était un événement, une fête, une pause au milieu de tant d’heures passées au travail. Les badauds ne manquaient pas, venus des villages, exprès, ou sous le prétexte de besoins divers. Curiosité ? Oui... Mais aussi une façon de montrer son estime, sa sympathie aux mariés et à leur famille.
Une noce qui serait arrivée dans un bourg désert ! Cela ne pouvait s’imaginer sans angoisse ! Même par un gueux !
À l’arrivée, les attelages étaient confiés à des journaliers agricoles en manque de travail puisque leurs employeurs faisaient la fête ! Ils seront récompensés en étant invités aux réjouissances. Souvent, ils devenaient serveurs occasionnels, et à ce titre l’aubergiste les rémunérait, les nourrissait. Si en plus les parents des mariés, les propriétaires des chars à bancs leur donnaient la pièce, c’était pour eux une bonne journée.
Les tireurs d’élite, ceux de la fantasia... sont repartis aussitôt dans leurs domaines respectifs, pour revenir le soir après le travail, pour boire et s’amuser.
On entrait dans l’église par le porche sous le clocher, en passant par la route du Moulin du Pont, après que le cortège se soit mis en place. Un des témoins grimpait sur le mur qui entoure l’enclos paroissial et d’après une liste préétablie et dans l’ordre prévu, il appelait les couples.
Chacun cherchait sa chacune. Le long défilé s’organisait.
Les célibataires n’étaient pas réunis deux par deux toujours par hasard... Plus d’une fille espérait rencontrer là celui qui deviendrait son promis ! Cela arrivait assez souvent ! Comme quoi ceux qui établissaient le liste du cortège avaient une grande responsabilité et devaient faire preuve d’intuition !
Les couples, mariés ou fiancés, n’étaient pas séparés. Ils s’intégraient dans la file. Puis venaient, disons « les isolés », personnes d’un certain âge, venus sans les conjoints, ou veufs ou veuves. Lorsque le cortège s’ébranlait, avec bonne humeur, ils se choisissaient cavalier ou cavalière.
Il y avait bien un peu de pagaille !
On ressortait par le porche, dit des Apôtres, donnant directement dans la partie de l’enclos paroissial réservé au cimetière. Les invités se dispersaient. Chacun allait se recueillir sur les tombes familiales. Les mariés comme les autres.
Les morts... Ils ont déjà été associés à l’union des époux, par un service funèbre dit à leur mémoire, dès le début de la cérémonie. Sans que quiconque ne trouve cela étrange, à moins qu’un non breton ait été invité... […]
— Qu’ont-ils mangé après la soupe ?
— « Stripou » !!!
— Des tripes ?
— Ya.
Sortant de l’enclos paroissial, les mariés et leurs invités stationnaient au milieu du bourg. Des groupes se formaient. On se congratulait. Pour une fois qu’on ne travaillait pas, on prenait son temps !
Enfin, sous l’impulsion des témoins, les mariés se décidaient à entrer dans le café le plus proche. Pour ne vexer personne, ils iront dans tous les débits de boissons. En 1901, au moins quatre. […]
La noce était attendue, tables et bancs installés pour accueillir la clientèle. Comme tout le monde ne pouvait pas entrer et s’attabler en une seule fois des gavottes se formaient, faisant ainsi la liaison entre les différents cafés, « Dañs Leon » ou autres « Piler-lann » menées par un danseur expérimenté.
Pas d’instrument de musique. Biniou ou bombarde n’étaient pas tellement du goût des Léonards. Ils allaient jusqu’à les trouver rengaines et désagréables à l’oreille…
— L’accordéon ?
— Pas encore... On chantait. Des voix d’hommes et de femmes. Les mêmes, résonnant dans l’église. Celles qui commandaient aux attelages, qui faisaient obéir les bêtes pour les rassembler. Des voix rudes, pour des danses aux pas rythmés habitués aux sabots et à la terre.
— Et les airs ?
— Toujours les mêmes ! Des paroles adaptées à la danse, simples, que tous connaissaient, les petits, les grands, les jeunes, les vieux...
« Kavet ‘peus da saout ‘ta Yannig, kavet ‘peus da saout ‘ta ! ».18
Les gavottes s’allongeaient, se mêlaient, se défaisaient, pour se reformer, à la grande joie des enfants qui faisaient leur gavotte à eux, s’amusant à passer sous les bras levés des adultes. Car les enfants étaient présents. Beaucoup d’enfants, eux aussi de noce, toujours là avec les grands sans que personne ne s’en étonne ou ne s’estime dérangé !
Quand les mariés s’installaient pour le repas, chacun prenait place plus ou moins près suivant le degré de parenté. Ce que l’on appelait la grande salle était en fait un hangar donnant sur la route et servant habituellement à remiser du matériel de roulage. Décoré pour l’occasion de banderoles et de tentures, avec ses tables recouvertes de draps blancs il avait fière allure ! Et le sol était cimenté !
Les retardataires, et en particulier ceux qui avaient trainés entre hommes dans les cafés trouvaient place dans ce que l’on appelait « les petites salles ».
Jamais avant quatorze heures... Enfin arrivaient les soupières fumantes !
— Les tripes tout de suite après ?
— Des charcuteries, avant, sans doute... Mais les tripes, incontournables ! Le fin du fin... […]
— À la mode du Tréhou ! Une semaine, dix jours à l’avance, l’aubergiste avait mobilisé son personnel d’occasion, jusqu’aux enfants, pour couper menu les estomacs de ruminants, ébouillantés, blanchis à un tel point qu’on en oubliait l’origine... Cela se passait le soir. Un genre de veillée avec les mains occupées. Mais attention aux doigts !
La recette préconisait une longue cuisson. Il n’y avait pas de cocotte-minute ou autre mode de cuisson rapide ! Aussi la préparation mijotait-elle plusieurs jours dans des chaudrons sur les braises. Une fois cuits les « tripou » pouvaient, en hiver, être conservés plusieurs jours. C’était un plat très recherché, préféré à la langue de bœuf sauce madère, ou à la blanquette de veau, servies aussi dans ces repas ou les convives étaient nombreux. […]
On ne devait pas sortir de table avec la faim ! À moins d’être particulièrement « figus »19 !
Ni avec le gosier sec, vu le nombre de bouteilles vides comptabilisées le lendemain ! « Gwin... Gwin ruz20... celui-là qui arrivait d’Algérie par bateaux-citernes dans le port de Brest, et que les pinardiers de la région, comme la maison Fagot de Hanvec, conditionnaient en bouteilles d’un litre après de savants mélanges. Avec sur les bouteilles des étiquettes plus alléchantes les unes que les autres, annonçant le degré minimum acceptable de 11°... le 12°, ça c’était du bon !
Aussi, plus la journée avançait, plus les hommes discutaient fort. Certains ne modéraient pas leurs propos. Les femmes s’efforçaient de les calmer, pour que cela ne dégénère pas en bagarres...
— Elles y arrivaient ?
— Pas toujours ! Il y avait des hommes qui ne buvaient pas plus que de raison. Ils étaient là pour séparer les éventuels combattants... Et puis, un pugilat n’avait rien de dramatique ! On n’en restait pas moins bons amis ! On se réconciliait... en trinquant !
Dans ce brouhaha, ce chahut, une voix dominait parfois le bruit. Une chanteuse, plus souvent un chanteur, s’épuisait dans une complainte aux nombreux couplets.
— Des « gwerz »21 ?
— Oui. Il fallait du courage pour les interpréter dans cette ambiance. Pas grand monde ne semblait s’y intéresser. Mais le chanteur continuait imperturbablement, jusqu’à la fin... jusqu’au dernier vers du dernier couplet ! Comme s’il avait une performance à accomplir ! Il ne faisait grâce de rien, toujours sur le même ton, monotone, répétitif… […]
C’était surtout les vieux qui chantaient ces complaintes dans les noces. Jusqu’à un signal donné par les jeunes, qui sur des airs vifs et parfois grivois, improvisaient des gavottes entre et autour des tables. Le « lambig »22 venait d’être servi, bu cul-sec par petits verres pour aider la digestion.
On chantait, on dansait, dans une ambiance de fête collective qui ne faiblirait que très tard… ou très tôt… selon que l’on parle du jour ou de la nuit. En février, la nuit tombait de bonne heure. Des lampes-tempête avaient été certainement prévues, accrochées aux murs de part en part. Des lampes à pétrole posées sur les tables, ce qui était un grand progrès sur la lampe à huile, en attendant l’électricité.23
On était habitué à la pénombre. Souvent, l’hiver, seul le feu brûlant dans la cheminée éclairait la pièce à la veillée. L’été, la nuit était courte. On dormait. Pas besoin de chandelle ! Alors, pour s’amuser, danser... un éclairage de fortune suffisait.
— Et cela devait permettre aux mariés de partir en douce…
— Ils ne s’éclipsaient pas. Ils partaient, tout simplement. Un autre repas était servi vers 23 heures. Puis la fête reprenait. C’est alors que les mariés quittaient la noce. Les invités faisaient semblant de ne pas s’en apercevoir. […]
Une partie des invités, principalement les plus âgés étaient partis à la suite des mariés amenant les enfants. Les autres poursuivaient la fête jusqu’au petit matin, attendant le moment d’aller porter la soupe au lait à la mariée... qui s’en serait bien passée ! C’était la coutume.
Quelques bols de café chaud... chacun se reposait comme il pouvait... peu de temps, car un repas de retour de noce était prévu. Pas question de douche ou de remise en forme... Quelques seaux d’eau tirés du puits faisaient l’affaire.
Ce deuxième jour avait la préférence de certains. Moins de participants, une ambiance plus détendue... encore que, les invités retenus la veille par les travaux de la ferme ou le service chez l’aubergiste, n’avaient pas fait les mêmes excès. Frais et dispos, pour peu qu’il y ait parmi eux de bons danseurs, quelques chanteurs, la fête reprenait de plus belle !
Deux jours, c’était beaucoup. Il fallait songer à être en forme le dimanche qui suivait. Les mariés et leurs proches se devaient d’assister à la messe. […]
Les jours suivants, il était de règle que l’on aille présenter son conjoint ou sa conjointe à la famille, aux amis, qui n’avaient pas assisté au mariage. On commençait par les intimes. On finissait par les amis ou relations. […]

 
1. Entremetteur de mariage, ainsi appelé car il se présentait muni d’un bâton de genêt.
 
2. Marguerite Louise Cann (1877-1959).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
3. Vous allez bien ? Oui, très bien...
 
 
4. Plaque de fonte sans rebord servant à la confection des crêpes.
 
 
 
 
5. La rangée des lits-clos de la pièce commune n’était pas adossée au mur. On réservait un espace de 1 mètre ou plus, suivant la profondeur de la pièce, pour former un genre de ruelle qui servait de réserve, de débarras.
 
6. Celui-là est un travailleur ! Textuellement : « Celui-là est un chien de travail ! »
 
 
 
 
 
 
 
 
7. Soupe de lait écrémé, betteraves, pommes de terre et farine.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
8. Chaudron en fonte dans lequel on cuisait la bouillie d’avoine, repas du soir habituel.
 
 
 
 
 
 
 
9. Repas de fiançailles.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
10. Le café.
 
11. Le goûter.
 
12. À votre bonne santé.
 
13. Monsieur le Recteur (le curé de la paroisse).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
14. Misere de diec’h : le « c’h » très accentué. Façon de jurer en appelant le Seigneur à son secours.
 
15. Chez François Madec, le grand-père de Jean Madec. Sur un acte d’inventaire, en 1861, signe comme témoin, Yves Madec aubergiste.
 
 
 
 
16.Le mariage à l’église (eured an ty-ker : mariage à la mairie).
 
 
 
 
 
 
 
 
17. Pierre à aiguiser, appelée aussi pierre à fusil. De forme oblongue, fragile car se cassant facilement, elle était conservée dans une corne de vache évidée contenant de l’eau et se portait à la ceinture, pendant le travail de fauchage, prête à être utilisée.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
18. As-tu trouvé ta vache Yannick ? As-tu trouvé ta vache ?
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
19. Délicat, difficile à satisfaire. « figus » : bec délicat.
 
20. Vin rouge.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
21. Chants traditionnels bretons, balades, racontant une histoire, une aventure, et pouvant comporter... 250 vers !
 
22. Eau-de-vie de pommes appelée aussi « gwin-ardant ».
 
 
 
 
 
23. 1939 pour le bourg, après 1950 pour les villages.

1914 : Journée d’écolier d’Alain Liziard en avril 1914

Je vais te raconter une journée d’école. J’avais neuf ans...
Journée d’écolier d’Alain Liziard en avril 1914

Texte écrit par Alain Liziard, fondateur de l’entreprise de travaux publics Liziard, et frère de ma grand-mère paternelle.
Publié avec l’aimable autorisation de sa filleule.

À ma filleule, ma chère Marie-Hélène,

Comme je t’avais promis dernièrement, je vais essayer de te raconter ma journée d’écolier en 1914.
En faisant le schéma de mon récit, je constate que cela me rappelle énormément de choses que j’aurais voulu te raconter ! Mais cela me mènerait trop loin, ça ferait presque un livre !
Il vaut mieux me résumer à te raconter ça simplement. Peut-être plus tard (si Dieu m’accorde vie), je pourrai te faire plus long.
Je vais donc te raconter une journée du mercredi 27 avril 1914. J’avais neuf ans, dont trois d’école. J’étais dans la classe de milieu. L’école des garçons du Tréhou, construite vers 1880, n’avait que deux classes, la classe de milieu se faisait dans une chambre au-dessus des classes des filles. Pour la récréation nous n’avions pas le droit, bien sûr, à la cour des filles, c’était sur la petite place, devant le cimetière. Au mois de juin de cette année-là, le Grand Maître (qui faisait la grande classe) vint nous faire un examen et je passai en grande classe.
Ce matin-là, à 7 heures (heure du soleil, on ne changeait pas l’heure de ce temps-là. Le Progrès était encore hésitant), Maman glisse la porte de mon lit-clos (le plus près du foyer était le mien) : « Allez Alain, il est temps d’aller à l’école, ton boued-café est chaud à côté du feu » ! Car les hommes avaient pris leur petit-déjeuner depuis longtemps ! Ah, boued-café aujourd’hui ? Ça me réveillait tout de suite. Car je préférais ça à la souben-ar-rouz que nous avions souvent. Je me glissai sur le banc-coffre pour enfiler mes effets, à genoux sur le banc, pour réciter à haute voix, une prière, et mes pieds, avec chaussettes et chaussons (faits par Mamm), cherchaient mes sabots sous le banc.
Maman, qui vaquait au nettoyage de la maison, me posait mon Skudell sur la table et, souvent, m’ajoutait un peu de crème dans mon boued - Que c’était bon ! Je crois que je la remerciais d’un sourire. Alors, on ne disait jamais merci, on ne perdait pas de temps aux inutilités, à faire la bise par exemple. Je te dirai que la seule fois que j’ai fait la bise à ma mère, c’était en 1948, quand elle fut sur son lit de mort. Ça t’étonne Marie-Hélène ? Mais c’est trop long à expliquer, une autre fois peut-être...
Le boued descendait vite. L’écuelle vide, je la remplissais d’eau au seau, la posait sur la marche de l’escalier, pour faire lavabo. Fini, on jetait l’eau dehors, un coup de torchon et sac au dos (sac fait par Mamm, dans les vieux turbans de Tad) et je prenais la beurrée que Mamm m’avait préparée et en route.
En sortant de la maison, par la cour, entre les tas de fumier, j’arrivais au leurgueur, où, souvent arrivaient les copains des villages plus loin. S’ils n’étaient pas arrivés, je les voyais descendre le sentier au versant d’en face (au nann-ver), ou bien, s’ils étaient rendus dans la vallée, j’entendais le claquement de leurs sabots cloutés sur les dallots de la levée et du pont sur le ruisseau (la Mignonne, rivière prenant sa source dans les ménés de Saint-Éloy, sous les rochers de Roc’h-an-Dol et qui va à la rade de Brest par la rivière de Daoulas).
Et tous ensemble vers le bourg, par le vieux chemin, très mauvais. Il y avait beaucoup de mauvais chemins. Je pourrais dire : il n’y avait que des mauvais chemins sur la commune du Tréhou de ce temps-là, à part les chemins départementaux.
Après la Grande Guerre, les communes obtinrent des subventions de l’État et du Département et purent refaire les chemins. Actuellement, toutes les fermes du Tréhou sont reliées par un chemin goudronné. Ce qui n’empêche pas les gens de partir.
De ce temps-là (1914), entre le Stang et le bourg, il y avait beaucoup de maisons habitées : d’abord, à 150 m, c’était Ti-Roc’h, habitée par deux couturières, mère et fille, deux dégourdies, à langue pointue, surtout la mère. Son mari était domestique (mével-bras) dans une ferme. 50 mètres plus loin, à droite, Leuraméné-Vian, habité par une famille, le père commis au Stang chez nous, la mère cultivant sa fermette et allant en journées. Celle-ci s’appelait Maharid, je l’ai bien connue. Elle était pauvre, bien sûr, mais elle était heureuse. Elle n’avait jamais été à l’école, mais elle était savante. Elle n’avait pas de galons, mais elle savait mener sa troupe au combat, du travail, de la vie. Si j’ai le temps, j’écrirai son histoire. En 14, les grands enfants étaient au travail, la dernière à l’école avec nous. 100 mètres après, c’était la ferme de Leuraméné, tenue par une grande famille, les quatre aînés à l’école. 200m après, Tiez-Logan, deux penn-ti habités, le premier par une vieille femme veuve, 80 ans, qui travaillait en journée, ou filait la laine chez elle, le second par une famille de journaliers agricoles, ayant des grands enfants, qui avaient quitté pour travailler. Le père, Stéphann, en hiver, à la veillée, nous racontait de belles histoires (rimadellou). En hiver, il était bûcheron, et, en avril-mai, il partait parfois au loin, dans les forêts, écorcher les chênes quand la sève monte. L’écorce servait aux tanneries, nombreuses alors dans la région. Il faisait parfois jusqu’à 20 lieues, à pied, en sabots. Il nous racontait ce qu’il avait vu, c’était mes premières leçons d’histoire régionale. 200m après, Kerhuel, deux fermes, deux familles nombreuses, 6 enfants à l’école (les aînés). 300m plus bas, à gauche, en bas du Tarros, Kergonan, ferme tenue par les parents, 1 fille et 3 fils, tous travaillant. 200m avant le bourg, à côté du calvaire, dans les ronces on apercevait les murs d’une ancienne maison, Ti-Ru, qui fut habitée auparavant. Actuellement, toutes ces maisons sont abandonnées, excepté les deux de Kerhuel (5 personnes).
Nous ne pouvions aller bien vite. Le chemin étant étroit, les charrettes à roues ferrées passant toujours au même endroit, faisaient des ornières profondes, pleines d’eau après les pluies ; nous avions beau faire attention, nous prenions l’eau dans nos sabots. Tout l’hiver, temps de gel excepté, nous avions les pieds mouillés en arrivant au bourg. Mais nos pieds étaient tellement chauds en arrivant qu’ils séchaient chaussettes et chaussons. Ceux qui n’en portaient pas (nombreux) avaient de la paille dans leurs sabots, qui séchait pareil. Dans la petite et la grande classe, nous gardions nos sabots, mais au-dessus des filles, nous laissions nos sabots en bas. Là, nous avons eu froid aux pieds. Par les grandes pluies, le Poul-Leuraméné débordait et couvrait tout le chemin : nous grimpions le talus et passions par le champ. À côté du Piltos-bras, où le chemin est plat et humide, les eaux gelées soulevaient le chemin. De ce temps-là, il y avait beaucoup plus de pluie, et surtout de gel. L’hiver 16-17, les belles glissades sur 40 mètres que nous faisions tous les jours au Poul-Penker-Hoël, pendant 6 semaines de rang !
Mais ce 27 avril 14, le beau temps du printemps avait déjà réparé les outrages de l’hiver et nous arrivions assez vite au calvaire de Croas-Ti-Ru, que nous ne manquions jamais de saluer. Si tu veux voir ce calvaire, il faudra que tu ailles à Maissin (Belgique), au cimetière militaire, où il veille sur les restes des soldats bretons. Oui, en 1932, le Recteur du Tréhou, ancien aumônier du 19e R.I., avait offert ce calvaire aux anciens combattants des 19e et 219e d’Infanterie, ces Régiments Bretons qui avaient eu tellement de tués autour de Maissin ! J’aurais voulu revoir « Mon » calvaire, mais mes jambes se font vieilles.
Et nous montions vers le bourg par le Garront-Doun, chemin très encaissé, tout couvert de bois, un vrai tunnel. À sa sortie, nous découvrions le clocher et l’église. Et nous allions à la maison où nous prenions notre soupe à midi, trancher le pain dans notre écuelle, pour prévenir la patronne. Et vers la cour d’école. Les élèves arrivaient de tous les bords. Si le temps était mauvais, nous nous mettions au préau pour repasser nos leçons. Quel bourdonnement, car la plupart récitait à haute voix. Les maîtres faisaient les cent pas sur la cour pour se dégourdir les jambes. À 8 heures, coup de sifflet strident du grand maître. Vite en rang, 3 rangs, un par classe, le premier de la classe posait sa main droite contre le mur de la classe et les autres la main sur l’épaule du précédent ! An Aotrou (oui, c’était un Aotrou, né en ville) passait l’inspection, en sermonnant ceux qui n’étaient pas propres (il faut l’excuser car il ne comprenait pas notre Vie à la campagne). Un autre coup de sifflet, la grande et la petite rentraient aussitôt. Nous-autres, de la milieu, avions 200m à faire, en rang sur deux, suivis du maître. La petite était dirigée par une maîtresse, la femme du directeur. Je me rappelle très bien mes premiers jours d’école, en avril 1911. Elle me parlait en breton et, tout de suite, j’eus confiance en elle. Alors que j’avais tellement peur en allant à l’école : on m’avait dit que c’était dur d’apprendre le français, or je n’en savais pas un mot ! Mais comme elle sut me donner confiance, je n’eus pas de mal à apprendre. Cinq ans après, j’avais mon Certificat d’Études. Si j’avais su expliquer les choses aussi bien que cette dame, j’aurais moins de mal à t’écrire cette lettre. Tandis que son mari était un dur. Tous les élèves le craignaient, surtout moi. Je fus donc dans sa classe en juin 14. Pendant les vacances, la guerre commença, et Monsieur fut mobilisé (il était sergent-major). Et, à la rentrée des classes, qui fut content de retrouver sa bonne dame ?! Je fus sauvé par la guerre ! Pardonne, Marie-Hélène, à l’enfant timide que j’étais.
Nous voilà en classe ! La journée commençait par une chanson. Puis, assis sur les bancs de bois attachés aux tables-pupitres, un pupitre par élève, un trou pour l’encrier et une grosse rainure pour poser crayons et règles. Chaque table, très solide, comportait 7 pupitres. Le maître avait un bureau haut perché, duquel il surveillait facilement toute la classe. À côté, un grand tableau noir, aux murs des cartes et des tableaux. Derrière le tableau noir, au coin de la pièce, un drôle de machin qui m’intriguait au début : une bête ? Elle ne bougeait pas : une bête morte, donc. Mais enfin, un jour, Madame passa derrière le tableau, prit le manche et avec la tête de loup (oui, c’est comme ça qu’on l’appelle) enleva quelques fils d’araignées au plafond. J’étais soulagé. Et maintenant, je comprends qu’il faut bien expliquer les choses aux enfants pour qu’ils n’aient pas peur.
C’est Madame qui nous avait appris les chansons dans la petite. Je fus très étonné au début d’entendre tout le monde chanter. Chanter !! Alors qu’on m’avait dit que c’était dur, l’école ! Chez nous, au Stang, on ne chantait guère. Des fois, en hiver, autour du Podad-boued-ar-zaout, qu’on cuisait au ti-bian après le souper. C’est là que j’ai appris de Tad le « Crédo du Paysan », qu’il avait appris pendant son service militaire. C’est là aussi que j’ai écouté avidement les rimadellou de Stéphann. Il faudra que je te raconte ça plus tard, car me voilà encore loin de mon école.
Le mercredi 27 avril 1914, les filles (ta grand-mère en faisait partie) chantaient déjà en-dessous. Nous chantâmes « Fanfan la Tulipe » et notre maître, Monsieur Normand, nous fit asseoir. Il savait faire école. Il nous expliquait beaucoup de choses avant les devoirs. Mais d’abord, les leçons. Plusieurs parmi nous ne savaient pas grand-chose. Ce n’était pas souvent de leur faute car, le soir, à la maison, ils avaient du travail à faire à la ferme, et, la nuit venue, il n’y avait pas de lumière pour lire. M. Normand, paysan lui aussi, le savait bien et, au lieu de gronder, il aidait les garçons à apprendre. Puis, c’était l’arithmétique, les problèmes (maintenant vous appelez ça : Maths). Pour moi, c’était un jeu. Une sortie à 9 heures et demie, pour pisser contre le mur du cimetière, et c’était la dictée et les questions.
À 11 heures, à la soupe. Ceux qui habitaient au bourg et environs rentraient manger chez eux. Mais les ¾ des écoliers allaient manger dans les maisons de commerce, dans la maison où leurs parents étaient clients. Clients surtout pour le fournil où ils cuisaient leur pain. Car pour cette époque-là, toutes les fermes du Tréhou avaient abandonné leur four particulier. Moi, j’étais chez Anna. Sur la table, à gauche de l’entrée, notre soupe était trempée. Nous avions chacun notre écuelle propre, facile à reconnaître, et il n’y avait pas deux pareilles. La cuillère était mise dedans par la cuisinière. Et nous mangions notre soupe debout, soit dans le couloir, soit au-dehors sur la route quand le temps le permettait. Certains, figus peut-être, ne mangeaient pas beaucoup de leur soupe et la jetait dans le baille-ar-moc’h, qui était derrière la porte d’entrée. Ça servait pour les cochons. Moi je mangeais toujours soigneusement ma soupe, je n’étais pas figus. Et je découpais une tranche de pain dans ma miche, je la beurrais, et dehors pour la manger. C’était notre repas, tous les jours pareil. En mangeant notre beurrée sur le bourg (certains, au lieu de beurre, trop cher, avaient de la graisse de porc fondue, moins chère), nous retrouvions les copains. Ce jour-là, nous décidâmes d’aller chercher des nids au bois de Kergoat, en passant par Croas-ar-Guennou, où nous buvions de l’eau à la fontaine. Il fallait faire vite car le grand maître nous intimait l’ordre d’être à la cour d’école pour midi et demie, le temps de repasser nos leçons.
À 1 heure (on ne disait pas 13 heures), des exercices de grammaire, puis une rédaction française, le mercredi, sur des sujets divers. Après la sortie de 3 heures moins quart, c’était les leçons de morale et d’instruction civique. Un peu avant 4 heures, le maître donnait un aperçu des devoirs du lendemain, nous indiquait les leçons à apprendre, en nous donnant des explications pour nous aider à les comprendre. Je te l’ai déjà dit, nous avions un bon instituteur et c’était un plaisir d’apprendre avec lui.
À 4 heures, fin, après la chansonnette. En route vers Ti-Anna prendre une beurrée. Le mercredi, c’était jour du Ti-forn pour Mamm. Tôt l’après-midi, elle avait mis la pâte dans le sak-toas, qu’une charrette allait transporter au bourg. Elle se changeait car il fallait être proprette pour aller au Ti-forn. Ces dames avaient une tenue presque spéciale pour ce jour et, Mamm étant assez coquette, était obligée de soigner sa mise pour l’honneur de la famille, il fallait « tenir son rang » « le jour du Ti-forn ». Sur 4 pages, je l’ai raconté, en breton (ça a paru dans une revue). Si j’ai le temps, je te le traduirai en français. Mais ce que je veux te dire tout de suite, c’est qu’à la fin de classe du mercredi, je trouvais sur mon étagère, chez Anna, mon kouign encore chaud, que Mamm avait mis pour moi. Le couper en deux avec Mon couteau, du beurre au milieu qui fondait vite, quel délice !! (Kouign ? Demande à Mémé Brenn). J’ai dit « Mon couteau » . Oui, pour aller à l’école, on nous achetait un couteau neuf, jamais avant. Que nous étions fiers ! Un couteau en poche, c’était la preuve que nous étions déjà des petits hommes (oui, j’ai effacé « petits »).
Et nous descendions le Garront-Doun. Pour le retour, toujours deux équipes, les garçons, les filles : nous n’avions pas les mêmes goûts, les mêmes jeux, les mêmes conversations et, tout de même, un garçon est autre chose qu’une fille ! (Pardon M H).
En passant à Ty-Ru, nous allions nous désaltérer à la fontaine de Sainte-Piterre. Un salut à la Croix et nous marchions assez vite. Nos parents nous demandaient de ne pas traîner, car il y avait toujours du travail à la ferme. Bien sûr, nous flânions un peu des fois, il y avait des nids à chercher ou à visiter, nous cueillions les primevères pour les manger, ça n’a pas beaucoup de goût, un petit goût de miel amer ; nous entrions dans les champs pour rechercher les trichin (oseille) tendres en avril (dont tu connais le goût j’espère). Nous recherchions aussi les kraou-douar (je ne connais pas leur nom en français), comme des noisettes, bien goûtées. Quand nous apercevions leurs feuilles fines, nous creusions le sol au couteau pour trouver le petit tubercule. En avril, il n’y avait pas beaucoup d’autres choses. Après les grandes vacances bien sûr, nous trouvions les fruits : mûres, prunelles, pommes sauvages, noisettes, fraises des bois (rares au Tréhou), puis les châtaignes, quel régal ! Et, au début de l’hiver, nous n’hésitions pas à entrer dans les champs pour voler carottes, navets etc.
Ce que nous aimions surtout, c’était, avant les grandes vacances, les petits pois que nous trouvions dans les avoines. Oui, il y avait toujours des petits pois dans les avoines en ce temps-là. Nous commencions dès que les gousses étaient formées, en mangeant celles-ci. Quelques jours plus tard, les grains s’arrondissaient vite et c’était mieux. Des fois, le fermier nous attendait au retour de l’école pour nous sermonner de sa grosse voix, pour les pieds d’avoine écrasés. Mais il n’avait pas l’air méchant, et les petits pois étaient si bons !
Pourquoi étions-nous si friands de ces verdures ? Parce que nous avions faim ? Pas tellement. Plutôt, comme nous mangions beaucoup de pain, ces verdures étaient un complément, comme vous dites maintenant, un supplément de vitamines. Et puis, c’était la mode. Quand nous débutions à l’école, les grands nous apprenaient (gratuitement) toutes ces choses, en nous indiquant les vertus de toutes ces plantes. Ils nous apprenaient encore beaucoup d’autres choses, qu’il me serait trop long à te raconter ici.
En arrivant à la maison, je trouvais dans la cendre du foyer, mon écuelle de boued-café, plus ou moins chaude. C’était très bon pour faire descendre les verdures. Et une beurrée. Et j’étais solide pour apprendre mes leçons. Il faut faire vite, car tout à l’heure, quand les hommes vont rentrer, il faudra que j’aille les aider, à neuf ans, on sait faire beaucoup de travaux. C’est Mamm, qui s’occupe des travaux du soir à la maison, qui me le rappelle, en m’indiquant les travaux qui m’attendent au-dehors.
Après une journée si bien remplie, bien sûr, il n’y avait pas besoin de me bercer pour m’endormir. Quand je grimpais dans mon lit-clos, je dormais vite et bien sur la couette de balle d’avoine.
Voilà, Marie-Hélène, ma journée du 27 avril 1914, presque 62 ans passés. Ça a été un plaisir pour moi de remémorer ces vieux souvenirs. C’est étonnant : depuis 8 ans que je fais de l’arthrose cervicale, je deviens oublieux, tous les matins, il faut que je note ce que j’ai à faire dans la journée. Et ces souvenirs, vieux de 62 ans, je les trouve facilement, notre cerveau est un grand réservoir où les souvenirs sont bien rangés.

Le 26 février 1976 - Ton grand-père et parrain - Alain

1952-1969 : La "laiterie" de Cécile Stéphan

La laiterie étant généralement dévolue aux femmes, c’est tout naturellement que Cécile s’occupe du lait...

Cécile Stéphan est née à Ploudiry. En 1952, elle épouse Antoine Kerneis et s’installe avec lui chez ses beaux-parents à Roc’h-zu (Le Tréhou).
La laiterie étant généralement dévolue aux femmes, c’est tout naturellement que Cécile s’occupe du lait depuis la traite des vaches jusque la fabrication du beurre.
L’étable compte huit emplacements. Il y a donc huit vaches à lait à cette époque. Les vaches vivent aux champs pendant la journée. Avant de les rentrer à l’étable pour la traite (manuelle évidemment), il faut garnir les mangeoires de farine et de foin (compléments alimentaires à l’herbe).. La traite était, je crois, effectuée par deux personnes (Cécile et sa belle-sœur Thérèse). Puis les vaches sont reconduites aux champs.
Vient ensuite le moment de la transformation du lait. Cette transformation s’effectue dans un local frais, propre et bien aéré. Il s’agit à Roc’h-su d’un local semi-enterré sur deux côtés. Le placard servant à la conservation de la crème et du beurre est encastré dans une citerne de récupération d’eau de pluie. Cette citerne est aussi partiellement enterrée. Ceci permet d’avoir une température de conservation relativement fraiche (environ 12°C toute l’année).
La première phase consiste à écrémer le lait à l’aide d’une écrémeuse centrifugeuse manuelle.
Une fois terminé l’écrémage, la crème est transférée dans une baratte rotative cylindrique, elle aussi manuelle. Au bout de plusieurs dizaines de minutes de barattage, la crème se transforme en une grosse motte de beurre.
Pour assurer la conservation de ce beurre, à une époque où les réfrigérateurs n’existent pas dans les campagnes bretonnes, la seule solution est de saler abondamment ce beurre par malaxage.
Moule à beurreIl reste ensuite à réaliser des mottes de plusieurs kilogrammes et de 500 grammes (une livre). Ces dernières sont réalisées à l’aide d’un moule à beurre en bois. Sur le fond du moule est gravé notre « logo d’entreprise ». Ces différentes mottes seront ensuite conservées dans le « réfrigérateur » en attendant le passage d’un épicier ambulant à qui le beurre est vendu.
En me basant sur de nombreux articles trouvés sur l’internet, j’estime que la production de beurre devait avoisiner 10 kilogrammes par semaine.
En 1953, l’électricité arrive enfin dans les campagnes. Antoine et son père électrifient tout ce qui est possible. Le travail de Cécile s’en trouve grandement facilité malgré la manutention de 30 à 40 litres de lait par jour. Cette activité se prolonge jusqu’en 1969.
Cette année-là, la Coopérative de Landerneau dépêche un ingénieur agronome dans toutes les communes environnantes avec pour but d’organiser le ramassage du lait. Au Tréhou, la réunion d’information a lieu dans un café (chez Madec ?, chez Roignant ?) après la messe du dimanche. Le jour, l’heure et le lieu sont stratégiques. En effet, c’est la meilleure façon de joindre un maximum d’agriculteurs ! L’ingénieur ne convainc pas grand monde (voire personne). Les agriculteurs rentrent chez eux et en parlent à leurs femme, mère, filles… Trois mois plus tard, la majorité des paysans du Tréhou ont confié le ramassage du lait à la coopérative !

1953 : Ça y est, l’électricité arrive à Roc’h-zu !

Le 18 octobre 1925, le conseil municipal du Tréhou décide d’adhérer à un syndicat intercommunal...

Le 18 octobre 1925, le conseil municipal du Tréhou décide d’adhérer à un syndicat intercommunal regroupant les communes du canton de Ploudiry en vue de la construction et de l’exploitation d’une distribution d’énergie électrique et désigne deux représentants auprès du syndicat, le maire René Soubigou et son adjoint François Kerneis. Le premier travail à réaliser est une étude de faisabilité.
L’électricité arrive au bourg en 1936-1937 et le 25 mars 1938 le conseil municipal valide l’extension du réseau sur toute la commune. Il faut toutefois attendre le début des années 1950 pour que l’électrification des campagnes soit réalisée.

Où en est l'électrification rurale<br>Source : Paysan Breton janvier 1951Cette situation est plusieurs fois décrite dans le Paysan Breton. Une carte d’équipement paraît dans le numéro 132 du 1er janvier 1951 qui montre que la Bretagne rurale est la région française la moins équipée : 60% des ruraux sont en attente.
Le 15 avril 1953, dans son numéro 173, le journal titre : « le Comité d’Étude et de Liaison des Intérêts Bretons (C.E.L.I.B.) consacre son Assemblée Plénière à l’examen d’un plan de modernisation et d’équipement de la Bretagne. En priorité : l’électrification rurale ».
Depuis les années 1920, à Roc’h-zu comme dans les autres fermes non électrifiées, la seule force non animale utilisée est le moteur Bernard. Bien que transportable, ce moteur n’est utilisé que pour les gros travaux agricoles et de façon épisodique.
C’est en 1953 que Roc’h-zu accède au réseau. Dès lors, Antoine Kerneis et son père Nicolas électrifient tout ce qu’ils peuvent :
écrémeuse, baratte, concasseur, scie circulaire à bois de chauffage, trayeuse, pompe à eau, pétrin à farine, trieuse à pommes de terre...
Chaque appareil a son moteur. Le travail s’en trouve grandement facilité.

1983 : Antoine Kerneis réclame la retraite à 60 ans pour les exploitants agricoles

Le 1er avril 1983, sous la présidence de François Mitterrand, l’âge de départ à la retraite...

1983 : Antoine réclame la retraite à 60 ans pour les exploitants agricolesLe 1er avril 1983, sous la présidence de François Mitterrand, l’âge de départ à la retraite passe de 65 à 60 ans.
Les exploitants agricoles ne sont pas concernés par cette loi.
Antoine Kerneis, président de la Caisse locale du Tréhou, propose le 18 mai 1983 lors de l’Assemblée Générale des Assurances Mutuelles Agricoles de Landerneau qui se déroule à Brest, une motion réclamant la retraite à 60 ans pour les exploitants agricoles.
Je ne sais pas si la motion a été adoptée lors de cette assemblée.
La loi du 6 janvier 1986 abaisse progressivement l’âge légal de départ à la retraite des exploitants agricoles de 65 à 60 ans au 1er janvier 1990.
Le métier est dur. Antoine est placé en retraite anticipée pour raison de santé en novembre 1987 à l’âge de 60 ans.

Miorcec ou Miossec ?

Il y a plusieurs familles Miossec et Miorcec au Tréhou qui sont cousines. Ma grand-mère maternelle...

Il y a plusieurs familles Miossec et Miorcec au Tréhou qui sont cousines. Ma grand-mère maternelle Marie Miorcec en fait partie.
Pourquoi cette différence d’écriture ? Que s’est-il passé ? Est-ce dû à une erreur d’écriture (aujourd’hui on dirait une faute de frappe !) de l’officier d’état-civil il y a 100 ans ou plus ?
En 1901, lors de son mariage au Tréhou, mon arrière-grand-père Jean-Marie Miorcec s’appelle Miorcec comme son père mais signe Miossec comme son frère Yves, qui d’ailleurs est nommé Miorcec dans son acte de naissance ! Et son frère Joseph s’appelle et signe Miorcec. Ce même frère s’appelle et signe Miossec en 1909 !
Le même jour, 30 minutes plus tôt, lors du mariage de sa sœur Marie-Jeanne Miossec, leur père Hervé ne s’appelle pas Miorcec mais Miossec !
En 1905, lors de la naissance de son fils Jean-Pierre-Marie, Jean-Marie s’appelle et signe Miorcec alors que son frère Pierre s’appelle et signe Miossec.
Signature de Jean-Marie Miorcec en 1911En 1911, Jean-Marie, qui signait Miorcec dans les actes de naissance de ses premiers enfants, hésite entre Miossec et Miorcec lors de la signature de l’acte de naissance de sa fille Jeanne-Yvonne Miorcec (1911-1913).
Enfin en 1913, sa dernière fille née quelques mois après le décès de Jeanne-Yvonne s’appelle Jeanne Yvonne Miossec et Jean-Marie s’appelle et signe Miossec !
Ces mêmes différences d’écriture se retrouve aussi bien dans les actes de naissance, de mariage ou de décès. Je retrouve ses différences de graphie sur les actes des deux générations précédentes à Ploudaniel.
Avant d’habiter Ploudaniel, les Miossec-Miorcec sont à Plouédern. Ils s’appellent aussi Miossec, Miorcec... ou Miorssec.

J’ai demandé à ma tante Thérèse, ma conseillère en généalogie familiale, en toponymie locale et en langue bretonne, de prononcer ces deux noms. Elle les prononçait de la même façon : ’Mioohssec’ avec un accent tonique sur un ’o’ long, fermé, légèrement nasillard et avec un zeste de ’r’ après le ’o’.
L’explication des écritures différentes viendrait peut-être du fait que les officiers d’état-civil ne savaient pas trop comment transcrire ce nom dans des actes en français.

Article mis en ligne le 16 mai 2019
Dernière modification le 26 juillet 2019